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La langue innue

 

L'innu fait partie de la branche centrale des langues algonquiennes et elle appartient à un grand complexe dialectal (une suite de dialectes) que l’on regroupe sous le nom de cri et qui s’étend du Labrador jusqu’en Alberta.

 

Profil typologique

 

Le classement de type TYPOLOGIQUE vise plutôt à identifier son appartenance à un groupe de langues sur la base des similitudes dans l’organisation interne. De ce point de vue, l’innu se range du côté des langues POLYSYNTHÉTIQUES  et, du point de vue du marquage des constituants, elle fait partie des langues dites « à marquage sur la tête».

Les langues dites polysynthétiques se retrouvent surtout en Amérique du Nord et Centrale (les langues algonquiennes, iroquoiennes, wakashan, salish, sioux, athapascanes, l’inuktitut et autres dialectes de l’esquimau, le nahuatl, etc.), en Sibérie (chukchi, nivkh, ket, etc.) et en Océanie (yimas, lenakel, etc). On en retrouve aussi en Amérique du Sud, en Australie et dans le Caucase. Les langues polysynthétiques présentent un ensemble de traits communs de structure. La plus frappante est la présence de verbes complexes qui tiendraient lieu de phrases complètes dans les autres langues. Par exemple, en innu, le verbe tshikakunishkueuneshinu signifie ‘il est couché avec son chapeau’. On y trouve la référence au sujet ‘il’ (le -u final), la référence à son chapeau (akunishkueun), le fait qu’il le porte (tshik-) et, enfin, le fait qu’il (le sujet) est étendu (-shin-), plutôt que debout ou assis. Cette phrase française tient donc tout entière en un seul verbe en innu.Certaines des caractéristiques de l’innu se retrouvent fréquemment dans les langues polysynthétiques, d’autres lui sont propres. Parmi les caractéristiques répandues dans plusieurs autres langues polysynthétiques, on retrouve :

  • le caractère holophrastique (verbes complexes équivalant à une phrase complète);
  • la possibilité d’incorporation de certains noms à l’intérieur du verbe;
  • l’absence de distinction entre adjectifs et verbes;
  • la possibilité d’incorporation de certains adverbes dans le verbe;
  • la présence d’indices pronominaux sur les verbes;
  • une certaine liberté dans l’ordre des mots;
  • le marquage de la personne du possesseur sur le nom possédé;
  • un système complexe de dérivation des verbes permettant de modifier (d’ajouter ou de diminuer) le nombre de participants qu’il encode;
  • l’absence de copule (être/avoir);
  • le grand nombre de pièces différentes qui s’emboîtent dans la formation des mots.

Le marquage sur la tête:

Dans un groupe de mots formant un constituant, la TÊTE est le mot qui détermine les propriétés de l’ensemble du constituant et le DÉPENDANT est celui qui modifie la tête. Ainsi, dans un groupe verbal, le verbe constitue la tête; dans un groupe nominal, c’est le nom qui est à la tête; l’adjectif est à la tête du groupe adjectival; et ainsi de suite. Les dépendants du verbe sont ses compléments (ouvrir la porte; demander une question à ma mère; parler à mon fils); les dépendants du nom sont les compléments du nom (la porte de la cuisine; un homme à tout faire); les dépendants de l’adjectif sont les compléments de l’adjectif (content de son cadeau; fou à lier); et ainsi de suite.

Une langue avec « marquage sur le dépendant » est une langue qui appose un marqueur spécifique sur le dépendant pour indiquer la nature de son rapport avec la tête du constituant dans lequel il apparaît. On réfère souvent à ce type de langue comme étant des «l angues à cas », car la marque sur le dépendant nominal est un marque casuelle. Le latin est une langue de type « marquage sur le dépendant ». Ainsi, dans un groupe verbal, c’est le nom qui porte une marque, et dans le groupe nominal, c’est le complément du nom (l’élément possédé) qui porte la marque de dépendance. L’anglais marque aussi la possession sur le dépendant dans les constructions possessives (Mary’s book ‘le livre de Marie’). Les langues du continent européen ont, dans la majorité des cas, une organisation grammaticale de type « marquage sur le dépendant ». En revanche, dans une langue avec « marquage sur la tête », ce sera le verbe qui porte une marque spécifiant la nature de son complément et, dans une construction possessive, ce sera le Possesseur. L’innu est une langue avec marquage systématique sur la tête. C’est pourquoi le verbe porte toujours la marque de ses compléments, avec lesquels il s’accorde en genre et en nombre (nuapamauat ‘je les(animés) vois’; nuapaten ‘je vois quelque chose’), alors que dans les constructions possessives, c’est l’élément possédé (le complément du nom) qui porte la marque du possesseur (Mali uminushima ‘le chat de Marie’). Cette caractéristique de l’innu a comme corollaire que les dépendants, eux, ne sont pas marqués de façon spécifique et c’est pourquoi l’organisation grammaticale de l’innu ne comporte pas de marques casuelles sur les noms. Les langues autochtones d’Amérique du Nord ont, pour la majorité, une organisation grammaticale de type «marquage sur la tête ». C’est pourquoi le verbe y occupe une position aussi centrale et cela explique aussi la complexité des constructions possessives dans cette langue.

Pour plus d'information consultez La grammaire de la langue innue de Lynn Drapeau (sous presse). Québec. Presses de l'Université du Québec.